Ai Weiwei n'a jamais eu peur de transformer sa vie en matière artistique. En 2011, il a passé 81 jours au secret dans une prison chinoise, sans procès ni communication avec l'extérieur. Quinze ans plus tard, il rejoue la scène. Aux Aviva Studios de Manchester, l'artiste a mis en scène sa propre détention en performance de 24 heures : « Sewing a Button ». Une cellule reconstituée au millimètre, des vraies caméras de vidéosurveillance, des journalistes convoqués pour rejouer les interrogatoires. Et surtout, un public transformé en gardien.
Une cellule reconstituée à l'échelle 1
La reproduction, signée par le cabinet d'architecture Hawkins\Brown, reprend les dimensions exactes de la pièce d'origine, soit environ 26 mètres carrés. À l'intérieur, le public observe Ai Weiwei dormir, manger, se laver, écrire ou faire de l'exercice. Des caméras diffusent chaque scène dans tout le lieu et en direct sur internet, plaçant les spectateurs dans la position même des gardiens qui le surveillaient jour et nuit. Le renversement est brutal : le regard qui devait broyer devient l'outil de la démonstration.
Un bouton, point de départ minuscule d'une œuvre monumentale
Le titre de la performance vient d'un détail intime de la détention. Après deux mois passés sans rien pour tenir son pantalon, un gardien avait fini par apporter à Ai Weiwei une aiguille et du fil pour recoudre un bouton. C'est cette scène minuscule, presque dérisoire, qui donne son nom à l'ensemble et rappelle que l'enfermement se joue aussi dans les gestes les plus ordinaires. Pour recréer la tension des interrogatoires, l'artiste a fait appel à quatre journalistes reconnus : Nihal Arthanayake, Emma Dabiri, Lemn Sissay et Zing Tsjeng. Neuf comédiens complètent le dispositif dans les rôles de gardiens et de médecins, tandis que le duo électro Space Afrika signe la bande sonore.
Une exposition monumentale en toile de fond
« Sewing a Button » constitue la pièce centrale de « Button Up! », la plus vaste installation in situ jamais conçue par l'artiste. On y retrouve deux commandes inédites : « Eight-Nation Alliance Flags », une série de drapeaux ornés d'un demi-million de boutons, et une nouvelle version de « History of Bombs », une fresque assemblée à partir de plus d'un million de briques de jeu. Le tout diffusé en direct en ligne et relayé sur les écrans publics de Melbourne, Buenos Aires, Paris et Piccadilly Circus via la plateforme CIRCA de Josef O'Connor. L'enfermement n'a plus de frontières, l'exposition non plus.
Quand la surveillance devient matière artistique
L'idée forte tient dans ce renversement : en s'exposant volontairement aux caméras, Ai Weiwei convertit l'outil de son oppression en médium artistique et fait du spectateur un rouage du dispositif de surveillance. La leçon dépasse le seul cas chinois. À l'heure où la vidéosurveillance de masse s'installe partout, y compris dans les démocraties, la performance rappelle que la banalité du regard sur l'autre est déjà, en soi, une forme d'enfermement. Un geste artistique qui parle autant de la Chine de 2011 que de nos rues connectées de 2026.